sierra negra

SIERRA NEGRA

Cette année ASTEX s'est joint à Mexpé au coeur de la Sierra Negra au Mexique afin de faire de la prospection de nouvelles grottes et de plonger dans l'une d'entre elles. Une expédition des plus intense dans des conditions difficiles.

Voici un petit témoignage de notre plongée impossible.

Plongée impossible ou presque.

Partir en exploration est obligatoirement synonyme d’imprévu, de patience, de travail d’équipe et finalement d’être prêt à tout.

En mars dernier, ASTEX s’est joint à Mexpé pour l’expédition dans le cœur de la Sierra Negra au Mexique. Une région connue pour ses grottes en tout genre. Bien que l’expédition se concentre cette année sur la prospection de grotte non submergée, nous savions qu’il y avait, quelque part au milieu de la jungle, un siphon plongeable.

Je décide donc de tout mettre en place afin de plonger ce siphon. Bien que l’objectif ultime soit de faire une connexion entre deux systèmes, c’est le genre d’objectif qui ressemble à un doux rêve.

Quelques mois avant de partir, nous devions trouver des bouteilles de plongée et les faire acheminer le plus près possible de notre camp de base. Après des recherches quelque peu ardues, nous avions finalement 4 bouteilles que nous pouvions faire acheminer à Tehuacan, lieu de rencontre où nous embarquions dans le pick-up pour 6 heures de route vers les montagnes et le bout de la route le plus près de notre camp de base. Une journée pluvieuse nous accueillait et dès le départ, nous savions que les défis allaient être nombreux. Des ânes nous attendaient pour transporter nos sacs, tente, équipement de plongée et bouteilles.

 

 

Après une heure et demie de marche, nous laissions l’équipement  de plongée dans un petit village à mi-chemin entre le camp de base à 2100m d’altitude et le siphon  quelque 1000m plus bas, le soleil se couchait déjà et nous n’avions pas d’autre choix que de dormir chez l’habitant, repos bien mérité, pour nous et les ânes . Le lendemain, nous pouvions finalement rejoindre le camp de base et les spéléologues. La première partie de l’expédition était consacrée à la prospection des dolines afin de trouver de nouvelles cavités. Des jours  à marcher dans la jungle et  des heures de machetage nous permirent de trouver deux grottes prometteuses que les équipes explorèrent et topographièrent. 

Il était temps de partir pour le siphon. L’équipe de 5 personnes se prépare. Le plan était de descendre tôt le matin jusqu‘à l’entrée de la grotte et acheminer l’équipement jusqu’au siphon pour que je puisse plonger et topographier. Étant donné les différences d’altitude, Lili et moi passerions la nuit, dans la tente, à l’entrée de la grotte et le lendemain, les ânes viendraient nous rechercher afin de remonter au camp de base.   

Alors que depuis le début du périple, la pluie et le froid étaient notre quotidien, le matin du départ, la chaleur accablante rendait notre marche plus sportive en direction de Tepechilotla. Des heures durant, nous descendons vers les coordonnées GPS de l’entrée de la grotte. Finalement, nous devons nous arrêter sur le bord de la route, le plus près possible de l’entrée. Nous allons devoir accéder à la grotte sur corde. Les muletiers déposent tout l’équipement de plongée et de spéléo sur le bord du chemin.

Il nous faut maintenant trouver la grotte et nous descendrons l’équipement à bras. Nous sommes si près du but, mais nous ne voyons pas l’entrée ni n’entendons le débit de la cascade. Nous sommes pourtant à moins de 100 mètres. Nous apercevons un cafetal (maison) abandonné et décidons d’y entreposer l’équipement pour le moment et prendre une pause. Pendant ce temps, Guillaume part à la recherche de l’accès de la grotte. Après quelques heures infructueuses, il nous rejoint. L’entrée de la grotte est en pleine falaise, après une traversée de lit de rivière, il parvient en haut de la falaise, mais il faudrait installer des cordes pour y descendre.

 

Un projet de grande ampleur vu l’heure qui avance trop vite. La température est toujours accablante, la fatigue se fait ressentir. Les difficultés imprévues pour rejoindre l’entrée de la grotte nous ont poussées au milieu de la jungle et sans eau. La dernière maison habitée était à plus de 20 minutes de marche. Nous envoyons Alejandra chercher de l’eau. Pendant ce temps, je prends la relève à coup de machette pour trouver un autre accès. Je tente de contourner la falaise, mais d’où nous sommes le seul accès possible est vraiment directement au-dessus de la cascade. La nuit tombe. Finalement, Lili et moi dormirons au cafetal alors que les autres retourneront au village où ils avaient laissé leurs affaires.

Le lendemain matin, Éric, s’étant blessé, ne viendra pas nous rejoindre. Nous sommes maintenant 4 pour mener à bien la plongée. Guillaume et Alejandra nous rejoignent. Vu les défis, nous décidons d’installer les cordes, d’évaluer la grotte avant de déplacer l’équipement de plongée à travers la jungle. Guillaume équipe le puits. Nous descendons tous les deux. Le paysage est à couper le souffle. Un grand réconfort à travers tant d’effort. Au bas de la corde, plus de 25m, nous voici enfin en face de la cascade, le débit est important. Guillaume installe une main courante pour entrer, en longeant la roche et en s’abritant de la chute d’eau.

Nous voici enfin dans la fameuse grotte. La formation rocheuse est des plus belles. En dépit de la description des spéléologues qui ont trouvé cette entrée, il nous faudra chercher dans les galeries pour trouver le siphon. Nous marchons sur les roches, escaladons, puis passons dans des bassins d’eau froide qui nous coupe le souffle. Enfin nous trouvons le siphon, avec un masque, nous regardons rapidement si cela semble prometteur et vraiment plongeable. C’est exigu, mais en configuration latérale (sidemount) ça va passer.

Nous remontons rejoindre Lili et Alejandra. Il est déjà 15h30. Les mules doivent revenir nous chercher ce soir, du moins l’équipement. Nous tentons le tout pour le tout. Alors que je redescends dans la grotte pour revêtir mon équipement de plongée, Alejandra et Lili retraversent la jungle pour aller chercher les bouteilles. Le chemin est escarpé, accidenté, glissant…  Nous amenons, le strict nécessaire tout en restant sécuritaire dans la grotte. La progression à travers les galeries est ralentie par le poids que nous devons traîner, hisser, faire glisser entre les roches, tout en s’assurant de ne rien briser. Enfin, me voilà prête à m’immerger. Je donne mes dernières indications de plans de plongée à Lili, attache mon fil d’Ariane d’exploration et je me mets à l’eau. La visibilité est relativement bonne, l’espace plutôt restreint, je place la ligne à des endroits stratégiques pour optimiser la topographie. Après 100’ la galerie se bouche et il m’est impossible de passer, même une bouteille ne passe pas. Je regarde mes options et je trouve un petit puits. J’y descends et après quelques mètres, lui aussi est bouché. Incroyable. C’est tout !  Ça s’arrête là. J’attache ma ligne et la coupe. En rebroussant chemin, je prends mes distances et azimuts, je regarde incrédule autour de moi si vraiment il n’y a pas moyen de passer entre deux roches… Rien à faire. 15 minutes et je suis hors de l’eau. Lili n’en revient pas non plus. Un seul constat, cela ne va nulle part. Pas le temps d’être déçue, de toute façon c’est la vie et il faut sortir d’ici idéalement avant que la nuit tombe. 

 

 

Toute l’équipe se met à la tâche. Sortir les bouteilles en réempruntant les mêmes galeries où à l’occasion nous laissons quelques inukshuks, histoire de ne pas nous perdre. Nous faisons attention de ne pas glisser et de ne pas tomber entre les roches. Il fait noir quand Guillaume et moi sortons de la grotte. Le temps de déséquiper la grotte. Lili et Alejandra ont retraversé la jungle avec les bouteilles. Il fait complètement noir et il nous reste 4 sacs à dos à sortir de là. Pas question de faire deux fois le chemin, Guillaume et moi nous chargeons comme des mules et marchons vers le cafetal à travers la noirceur éclairée par quelques lucioles et nos lampes. Lili est revenue à notre rencontre et je peux lui donner un sac. Quelques mètres encore et nous voilà de retour à notre camp de fortune que tout à coup nous aimons beaucoup.   Les muletiers ne seront jamais venus ce soir-là. Alejandra et Guillaume repartent vers le village, Lili réinstalle notre camp de base et je vais chercher de l’eau  chez notre plus proche voisin. Cette ultime marche me fera bien dormir sans aucun doute.  

Le lendemain, nous sortons de la jungle les bouteilles et les sacs et attendons sur le bord du chemin les mules. La pluie et le froid sont à nouveau bien présents. Cela nous prendra toute la journée pour remonter les 1200 mètres de dénivelé et rejoindre le reste de l’équipe.

Plongée impossible, mais mission réussie. J’ai pu plonger le siphon et répondre à une interrogation sur la potentielle connexion de deux réseaux. C’est grâce à la générosité et à l’expertise de chacun des membres de l’équipe, des muletiers et des mules que cette exploration a pu être possible. Sans aucun doute, cette plongée fut la plus exigeante tant en préparatif qu’en déploiement d’énergie et de logistique de toute ma vie. Tout cela pour 15 minutes inoubliables.

Texte : Nathalie Lasselin

Photos : Nathalie Lasselin, Lili Lemonde