Plongée arctique

Alors que le printemps s’installe enfin, que les lilas fleurissent, je quitte à nouveau Montréal pour rejoindre le Grand Nord, celui qui fait rêver les enfants avec les histoires d’Esquimaux, d’ours polaire et d’aventures sur fond de mythes et légendes.

Ce n’est pas mon premier périple dans ce monde complexe et chaque fois c’est s’ouvrir à une culture différente, un monde hostile et fascinant en même temps où simplement survivre peut occuper toute une vie.

Partir pour Pond Inlet, c’est aller à 3000km au nord du Nunavut.  Les vols au départ de Montréal et Ottawa sont tributaires de la météo parfois capricieuse et donne un avant-goût de ce qu’est l’arctique.

En arrivant sur la piste de gravelles de Pond Inlet, on découvre un village isolé de 1400 habitants. En face de nous, l’île Bylot avec son sanctuaire d’oiseaux migrateurs et le parc national Sirmilik qui témoigne du passe des premiers peuples de culture pré-Dorset il y a plus de 3000 ans selon les actuelles recherches archéologiques et anthropologiques.

De notre arrivée à notre départ, nous ne verrons jamais le soleil se coucher.  La lumière brillera et se reflétera sans relâche sur la banquise qui nous attend. Cette année, la météo a joué bien des tours et la banquise ne s’est formée qu’en février plutôt qu’en novembre comme à l’habitude. Billy et Siati nos guides locaux nous annoncent que le bord de la banquise  est interdit en raison des blocs de glace instables qui s’entrechoquent. Même les chasseurs ne s’y aventurent pas.  Mais la pleine lune et ses effets viendront vite à notre rescousse.  Dans 2-3 jours nous pourrons enfin nous y installer.

À bord de Kamutik, les traîneaux inuits, nous partons à plus de 60km de Pond, vers le large en direction du bord de la banquise. Sur notre passage, nous croisons quelques icebergs venus du Groenland pris dans les glaces pour quelques semaines encore, le temps que l’eau salée de l’océan reprenne le dessus sur les glaces.  Quelques phoques se tiennent près de leur trou de glace et nous regardent passer au loin.  Ils sont prêts à s’échapper si nous nous approchons trop.

En quelques heures, nous arrivons à notre campement mis sur pieds par toute l’équipe de Arctic Kingdom.  Chaque année, à la même saison, nous mettons en place un camp pour accueillir jusque 15 personnes plongeurs ou non qui viendront vivre l’arctique, voir les oiseaux, narvals, ours polaires, baleines…  Le camp sera complètement démonté 3 ou 4 semaines plus tard avant que la banquise ne fonde.

Mais en attendant, nous profitons du soleil d’autant que le vent s’est calmé.  Il fait presque chaud et nous oublions la verdure laissée il y a 48h à peine. 

Le chef et le sous-chef préparent des repas dignes des bons restaurants du centre-ville. Ce soir, de l’omble chevalier finement apprêté qui fut  pêché par un Inuit fera le bonheur de nos papilles.  Au milieu de ce désert de glace, si loin de toute commodité moderne, il est fascinant de voir à quel point le camp est confortable.  Les touristes profitent de tentes chauffées tout comme la salle à manger.

Après une bonne nuit de sommeil, je donne la première séance d’informations pour les plongeurs.   Notre première plongée se fera dans une fissure entre deux plaques de glace.  Nous plongeons avec les mêmes standards qu’une plongée sous-glace récréative.  L’eau ici est à -2 degrés Celsius.  Une fois sur place, nous montons notre camp de plongée. Tout est prêt pour le confort des plongeurs et en cas d’urgence.  Nous sommes complètement autonomes avec tente chauffée, 2 compresseurs, analyseur de CO, bouteilles, oxygène, téléphone satellite, pelles, crampons, cordes….

La première immersion est sans doute la plus impressionnante pour qui n’a jamais plongée en Arctique.  Nous traversons 4 pieds de glace et juste sous la surface, des milliers de krills sont plus ou moins emprisonnés dans le sorbet  (slush) d’eau douce et eau salée.  Le fond n’est pas sombre, il est noir.  La neige abondante des derniers jours a recouvert la glace et crée une ambiance des plus mystérieuse.  Une fois le mini choc thermique ressenti au front, notre esprit oublie le froid et tombe d’admiration pour la vie marine: béroés, méduses arctiques…  L’immersion se prolonge tant que le plongeur a assez d’air, mais surtout qu’il est confortable sous le froid.   Après un bon repas chaud, une fois les bouteilles remplies, nous nous immergeons à nouveau.

Chaque jour, je cherche un nouveau site de plongée. Ce genre de site qui ne sera jamais dans aucun guide de plongée. Des sites qui n’existeront qu’une seule fois et pour nos plaisirs. D’une journée à l’autre déjà ils ne se ressemblent plus, sans compter l’influence des marées et du courant qui parfois nous pousse.  Le fait d’être au bout d’une corde rassure les plongeurs.  Il n’y a aucune issue possible à plusieurs dizaines de kilomètres à moins de plonger sur le bord de la banquise.

Le lendemain, c’est sur un iceberg que je veux emmener les plongeurs.  Plonger sur un morceau de glacier de plus de 10 000, 20 000 ans est sans doute la plongée la plus unique.  En face de ces imposants blocs d’eau douce, on se sent si humble et petit dans l’équation de la Terre.  Trouver un iceberg bien ancré au fond de l’océan et atour duquel nous avons un accès sécuritaire peut être un défi.  Avec Billy, nous sondons la banquise sous nos pieds et nous nous approchons doucement.  Finalement, un candidat potentiel.  Nous cassons la glace en surface. À travers la couche bleue – verte, j’aperçois un début de tunnel. Je dois freiner l’exploratrice en moi et penser uniquement à  mes plongeurs. Ce ne serait pas raisonnable de plonger ici.  Un peu plus loin, un autre iceberg se dresse et lui nous accueille avec un bassin assez large pour y plonger de façon sécuritaire.  Enfin nous pouvons nous immerger et la magie opère.  Les mots ne peuvent transmettre ce que ressentent les plongeurs, mais je vois dans leurs yeux une brillance hors du commun.  Je ne sais pas si c’est la magie de la déesse Sedna ou une rencontre hors norme, mais la simple rencontre de ces monstres de glace sereinement posés au fond est une expérience que l’on ne peut rationaliser.  Les formes, les couleurs des différents stades de glace  se déclinent plongée après plongée.  Les jours se succèdent, remplis de plongées uniques.  Le soir, nous partons sur le bord de la banquise pour observer les narvals, entendre leur souffle et à l’occasion ils nous dévoilent leur défense.  Un ours polaire passe plus loin.  Venir en Arctique est de ces expériences qui dépassent le simple voyage.  Déjà je me languis de revêtir mon manteau d’hiver et de repartir guider une autre expédition fin mai 2017.