Pour ne nuit sous terre

Australie. Au milieu du désert du Nullarbor à mi-chemin entre Adélaïde et Perth,  le vent souffle la terre rouge qui ralentit notre progression sur un chemin qui n’en finit plus.  Voilà plus de 16 heures de Camion depuis Adélaïde et bientôt, enfin nous arriverons au bord de ce gouffre mythique qui a fait couler tant d’encre, qui a poussé des équipes d’explorateurs à se surpasser, et ce depuis 1961.

Venir ici pour un plongeur spéléo c’est comme un pèlerinage, une sorte de Mont Everest que l’on ne peut gravir seul.  Bienvenue à Cocklebiddy. Si la plongée spéléo dans les lieux balisés peut se pratiquer à deux tout simplement, ici, il faut pouvoir compter sur une équipe, bien des autorisations et des heures de plaisirs et de sueur avant même de pouvoir penser toucher la surface de l’eau. 

Après une bonne nuit de sommeil dans notre campement en autonomie complète, un petit déjeuner rapide, nous nous activons telles des fourmis pour espérer atteindre les objectifs de notre mission

Richard Harris, l’anesthésiste connu pour son intervention dans le sauvetage en Thaïlande, veut se rendre au bout de la ligne en plus de passer une nuit à dormir sous terre à plus de 4 kilomètres de l’entrée inondée. Je l’accompagnerais avec deux autres plongeurs pour filmer l’aventure. Le reste de l’équipe nous aide à descendre l’équipement et plongera jusqu’au premier post-siphon. Au total 7 plongeurs plus deux aides de surface.

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Notre première étape est de descendre sur corde tous les équipements de plongée : recycleur, scooter, caméras, bouteilles en tout genre, lumières…  En même temps, installer la ligne électrique qui nous permettra de recharger les scooters en bas tout cela, le tout sur un dénivelé de 90 mètres et plus de 300 mètres à travers des roches qui n’ont rien d’un chemin pavé. Avec le climat semi-aride, il fait frais a la surface, mais une fois après avoir descendu l’équipement sur 20 mètres de dénivelé, il faudra faire le reste du chemin à pied et sous terre.  À force d’aller-retour avec l’équipement lourd et encombrant sur les roches instables, il fait chaud, très chaud.

Il faudra plus de 2 jours pour tout descendre et tester les équipements une fois arrivés sur le bord de la vasque. Même si nos expériences de plongeur et la connaissance de nos équipements s’inscrivent dans des plongées souterraines engagées mainte fois répétées, nous ne laissons rien au hasard et ne prenons rien pour acquis. Nous ferons une première plongée pour tester le lestage de nos caméras et lumière monter sur les scooters, la configuration de nos recycleurs et de tout ce que nous tractons accrochés sur nous : eau potable, tube contenant notre matelas de sol, notre nourriture, de la chaux sodée de rechange, notre kit toilette, car nous ne laisserons aucune trace de notre passage si ce n’est le réapprovisionnement de la cache de survie. Tout à coup le mot hydrodynamique ne veut plus grand-chose

Kit par plongeur :

  • 1 ou 2 recycleurs
  • 2 scooters
  • 2 bouteilles de bail out
  • 1 ou 2 tubes étanches contenant literie, linge, outils, nourriture, brûleur, système de communication, wc compact, équipement de tournage…
  • 4 litres d’eau plus gourde et nourriture facilement accessible

Nous voilà enfin prêts à partir pour de bon. Première étape dans une eau a 16 Celsius, se rendre à Rockpile à près de 1,5 kilomètre de l’entrée.  La navigation n’est pas très complexe dans cet immense volume presque rectiligne. Le calcaire est très pâle, l’eau absolument limpide, sans la moindre présence de vie aquatique visible. L’eau saumâtre n’est pas potable, alors nous devons même apporter nos réserves d’eau avec nous pour la durée de l’expédition.

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Après presque 2 heures de plongée, accompagnée des 3 autres plongeurs, commence notre 2em portage. Il faudra passer l’équipement de l’autre côté du monticule de roches tout aussi instable. Gravir 20 mètres puis les redescendre. Chaque aller-retour de matériel  prend près de 45 minutes et nous devons en faire au moins 5 chacun.

Il est temps de saluer les plongeurs venus nous aider jusque là. Nous devrions les retrouver dans 36 heures tout au plus. Il nous reste 2,5 kilomètres a parcourir avant d’arriver a Toad hall, là ou nous dormirons.  La route sera ponctuée de prise de vue de Harry et de Craig Chalen son acolyte de longue date.  Cette balade en scooter me rappelle mes longues heures pendant l’odyssée urbaine aquatique, sauf qu’ici je suis en wet suit et  dans une eau bleue limpide incroyable. La température de l’eau est maintenant à 20 Celsius. L’air frais de l’extérieur ne peut pas atteindre cette section complètement hermétique. On se croirait sur une autre planète. Le seul bruit que nous entendons est celui des hélices des scooters. Le paysage semble inerte, l’eau au plafond ne bouge même pas, elle n’est pas perturbée par les bulles puisque nous sommes en recycleur. Après quelques heures, nous y voilà, nous sommes à Toad Hall.  Au-dessus de nous 90 mètres de roche nous séparent du désert.

Nous sortons de l’eau et à nouveau nous hissons tout l’équipement sur le sommet de la  montagne intérieur afin que Harry et Craig puissent se rendre au bout de la ligne.

Nous prenons une pause repas et installons avec Stephan le  système de communication à tester. Après quelques tentatives, Incroyable ça marche! Nous pouvons texter à la surface et par le relais satellite à l’université partenaire de la mission. À la surface ils peuvent recevoir nos textos sur leurs téléphones. Cette technologie me fascine.  Si un incident ou un accident arrivait, au moins nous pourrions prévenir rapidement les secours. Mais soyons réaliste, les plans d’urgence établissent qu’il faudrait près de 3 jours avant qu’une équipe de secours puisse être mise en œuvre et nous rejoignent. C’est pourquoi la cache de survie contient de quoi tenir le coup pour de nombreuses longues journées. Heureusement elle n’a jamais eu à être utilisée et nous prenons toutes les précautions pour ne pas être les premiers utilisateurs.

Pendant le souper, Craig se sent fatigué et je partage cette irrésistible envie de dormir. Après discussion, il semble bien que le niveau de CO2 soit élevé et explique notre état.   Nous prenons une bonne pause avant de transporter le matériel de l’autre côté pour la dernière portion de plongée.  

Nous méritons une bonne nuit de sommeil ou une sieste, car on en sait déjà plus quelle heure il est. Dans cette obscurité totale percée uniquement par le faisceau de nos lumières règne un silence imperturbable.  Chacun choisit le plus minutieusement possible son coin de roche, presque plat, presque confortable. L’air est humide, un peu frais. De ma lumière j’éclaire le plafond et je pense au désert au-dessus de nous. Ma lumière fait briller quelques cristaux dans le calcaire ce qui donne l’impression une nuit étoilée.  Étrangement on dort d’un sommeil profond et réparateur. On dort mieux que ce que nous pouvions espérer.  Au réveil, on prend un petit déjeuner presque pris à la hâte, la journée sera très longue.  Harry et Craig complètent la dernière section de la plongée.  Dans cette dernière section la température est a 23celcius est presente un halocline. Le passage se rétrécit et la ligne s’arrête a 6km de l’entrée principale.  Stephan et moi attendons leur retour. On croise les doigts que Harry atteigne le bout de la ligne pour sa 3e tentative. Voilà plus de 4 heures qu’ils sont partis. Nous restons plonger dans le noir à écouter un silence qui envahit l’espace.  Enfin nous voyons un halo de lumière puis un second, ils reviennent. Lorsque Harry sort la tête de l’eau, nous comprenons qu’il a réussi. Il est enfin parvenu au bout de la ligne. 

L’expédition est loin d’être terminée. Ce n’est pas l’aller qui est le plus risqué, mais bien le retour, alors qu’envahi par la fatigue, on risque de manquer de vigilance.  Nous nous préparons à rentrer. Undernier texto pour donner rendez-vous à l’équipe qui viendra a notre rencontre à Rock pile.

Sur le retour le scooter de Stephan cesse subitement de fonctionner. Nous pourrions palmer jusqu’à la sortie. En même temps avec tout ce que nous traînons, l’idée de rentrer à la palme ne nous tente pas vraiment. Il prend son scooter de secours et nous restons encore plus près l’un de l’autre au cas où ce soit le début d’une série. On reconnaît des marques qui nous indiquent la distance à parcourir.   Encore plus de 1,8km avant de retrouver Rockpile.  Lorsque nous retrouvons nos co-équipiers, nous sommes heureux de partager la réussite de la plongée. En même temps, on ne tarde pas, il faut encore tout retraverser de l’autre côté de Rockpile avant la dernière section. Comme pour toute expédition, certaines décisions se prennent ensemble et d’autres selon la motivation, l’énergie, la zone de confort de chacun. Craig et Harry décident de ne rapporter que le minimum et de revenir le lendemain. Stephan et moi sommes bien décidés à tout sortir aujourd’hui, peu importe le temps que cela prendra. Nous divisons l’équipe, on se retrouvera au camp de base plus tard dans la nuit.  Un item à la fois, on retraverse tout, on réaccroche chaque pièce sur nous. Une chance, on peut en laisser une ou deux aux plongeurs venus nous rejoindre.  On retrouve l’eau qui nous semble beaucoup plus fraîche qu’à l’aller. On sait qu’on arrive à la fin et j’évite de rentrer à toute vitesse comme pour profiter du paysage, de cette sensation unique d’être entourée de cette eau dans cette grotte mythique. L’exploration spéléo procure des sensations étranges qui semblent ne pas appartenir au monde de la surface.  Un monde inspirant que Jules Verne a si bien su capter dans : voyage au centre de la Terre.

À lire : Scaphandriers du désert, Francis Leguen, éditions Albin Michel  ISBN-10: 2226025901